Bruno Karnel

Bruno Karnel

Avec son nouvel album “Las Ilusiones” sorti le 16 septembre, Bruno Karnel s’est confié à La Musique dans la Plume pour nous raconter en détail la genèse de ce nouvel opus.

Pourrais-tu nous décrire chacun des titres ?

“Osijek” est le nom d’une ville de Croatie, à la frontière serbe. Elle m’a beaucoup impressionné, car elle a d’un côté une grande noblesse, avec de très beaux bâtiments, mais de l’autre garde toutes les traces de la guerre, laissées intactes pour le souvenir : impacts de balles, monuments détruits, etc. J’ai écrit le morceau, paroles et musique, sur place, lors d’un voyage en 2016, dans le train qui nous amenait à la ville et la chambre d’hôtel. Musicalement, je voulais un truc très simple et sobre, avec peu d’accords, à l’inverse de ce que je fais souvent.

“Vlak !” a été écrit lors du même voyage, dans une gare déserte, et traite d’un sujet qui m’est cher : le fait que nos traumatismes restent toujours intacts dans un coin de notre mémoire, quoi qu’on fasse. C’est un texte assez pessimiste. 

Le sujet de “Nébuleux software” est ce que j’appelle la “cybersolitude”, c’est-à-dire la profonde solitude de ces gens pour qui l’écran fait office de drogue, ou d’univers parallèle dont ils n’arrivent plus à sortir. C’est toutefois un morceau à la musique assez fantaisiste, avec ce son de synthé qui fait un peu vieux modem en intro… et qui rappellera peut-être des souvenirs à certains (enfin, ça dépend de l’âge !).

“Victor, victorieux” est un hommage à Victor Jara, poète martyr du régime chilien. Pour le réduire au silence, lui qui chantait des chansons de révolte accompagné de sa guitare, ses bourreaux lui ont brisé les mains. Mais ils n’ont pas réussi à détruire son message, ni la révolte de ceux qu’il a inspirés. 

“Rebooting clouds” vient d’une observation régulière, au moment des fêtes de fin d’année : ce contraste, dans les villes, entre les décos clinquantes des fêtes, la musique vieillote qui grésille dans les hauts parleurs, et les laissés pour compte qui tendent la main en espérant récupérer quelques miettes échappées de la surconsommation, pour pouvoir bouffer ne serait-ce qu’un peu. La magie de Noël, en quelque sorte. C’est le titre choisi par la magazine britannique “Prog”, pour son CD de septembre 2021, ce qui est évidemment un honneur !

“Medialuna” est plus léger, c’est le premier single de l’album, avec un super clip animé par Rasmus Albertsen, un artiste plasticien suédois. Un peu comme “Nuit des Olmèques”, sur le précédent album live, c’est un morceau qui mélange influences rock et sonorités de la Cordillère des Andes, avec en particulier le charango, qui est une sorte de petite guitare de la région. Le texte fait référence aux paysages et aux mythologies andines, mais d’une manière un peu surréaliste, un peu fantasmée même. 

“Fernweh” est un peu dans la lignée, mais avec un côté un peu plus “heavy rock” et rentre dedans. C’est une sorte d’hymne au voyage et à l’ailleurs.

Le “Chant de Nezahualcóyotl” est pour moi le morceau le plus important de l’album. Nezahualcóyotl était un prince et un poète de l’ancien Mexique, dont on a conservé quelques oeuvres, d’une modernité incroyable. C’est bien simple, on croirait parfois lire les existentialistes, alors que ce mec a vécu au XVème siècle dans une partie du monde qu’on a longtemps essayé de faire passer pour sauvage. Et comme la langue dans laquelle il écrivait, le nahuatl, est toujours parlée par de nombreux locuteurs en Amérique centrale, j’ai réussi à trouver sur Youtube des lectures de ce poème en particulier, et je m’en suis servi pour essayer de prononcer et chanter correctement le texte. Du coup, je dois être aujourd’hui une des seules personnes à lire du nahuatl avec un accent français, ce qui n’est pas très utile dans la vie de tous les jours, mais est un sacré trip ! En tout cas, l’idée du morceau est de montrer que ces langues dites “indigènes” sont bien vivantes, et peuvent être utilisées dans de la musique rock ou pop. D’ailleurs, j’avais déjà utilisé le nahuatl, mais de manière plus expérimentale, dans “Axolotl”, sur “Amra”, l’album que nous avons sorti en collaboration avec Frédéric Gerchambeau et que tu avais chroniqué dans “La Musique dans la plume”. Bon, je me tais car je pourrais parler de ce sujet pendant des heures !

“Nuevo Eden” continue le voyage sur le continent américain, et est inspiré par la vie complètement improbable d’un village amazonien, entre routes bloquées, pluies torrentielles et chaleur torride. L’ironie du choix du nom de ce village m’avait marqué. Musicalement, c’est le morceau le plus “prog” de l’album, avec aussi une influence de groupes comme Anathema ou Porcupine Tree, avec ces guitares 7 cordes et ce riff final presque doom en 21/8 !

“Calopsittes” constitue une respiration, un titre plus épuré bien que rythmiquement et harmoniquement assez complexe. Les “calopsittes” sont Lucky et Nino, deux petites perruches qui sifflent et chantent quand elles ont en envie, et réagissent beaucoup à la musique. Quand je suis en week-end dans ma belle-famille et que je répète, elles m’accompagnent et essaient de reproduire les mélodies (elles aiment beaucoup le son “naturel” du charango, par exemple). C’est donc dans ces circonstances que j’ai écrit le texte et que je les ai enregistrées (et créditées sur l’album !). L’idée est que, quoi qu’il se passe d’épouvantable dans le monde, quelles que soient les nouvelles catastrophes inventées par les hommes, elles continuent indiféremment à chanter.

“Matamore” est un titre assez léger et ironique, qui prend un peu le contrepied de textes de solitude que j’ai écrits par le passé, comme “Wétaye” par exemple (sur le live “confiné”). En gros, le message c’est : “j’ai pas peur du silence ou de la solitude, mais si quelqu’un pouvait m’appeler, là, ce serait cool” ! Musicalement, le morceau a un côté “classic rock” assez nouveau pour moi, en particulier parce qu’il a été joué sur la Gibson SG 73 du studio (alors que d’habitude je joue plutôt sur des guitares modernes). Je me suis également amusé à bouleverser sur ce titre l’ordre habituel des couplets et des refrains, ce qui fait qu’il est assez difficile à retenir quand on veut le jouer “live”.

Pour finir, “La noche se achaplina” est le seul instrumental de l’album, et il a clairement un côté andin puisqu’il se termine sur un rythme traditionnel de cueca. C’est vraiment un hommage aux mélodies de charango de Bolivie et du Pérou, un style que j’ai pas mal pratiqué à une époque. Mais c’est aussi le morceau le plus exigeant que j’aie écrit sur cet instrument, avec “El Sabio” (sur mon EP “Clavel del aire”). Comme sur “Medialuna”, la basse d’Antonin Smirr est vraiment un plus pour ce titre !

Enfin, je dois quand même évoquer le bonus “Icocuicatl”, qui est une reprise rock d’un titre de Lila Downs, chanteuse mexicaine très connue outre-Atlantique. C’est un extrait de son premier premier album très traditionnel “Arbol de la vida”, et comme le morceau est chanté en nahuatl, c’était une bonne manière de refermer la boucle.

Pourrais-tu nous détailler la genèse de cet album ?

Cela a été un peu chaotique… En effet, j’ai commencé à travailler dessus vers 2016/2017, avec clairement l’idée de faire un album rock plus direct et accessible que le projet des “Satellites” (plus acoustiques et expérimentaux). Je voulais un peu revenir au style de projets plus anciens comme “Mirages” et “Insolence” et faire quelque chose qui soit plus facile à reproduire “live”. Intitialement, l’album était prévu pour la rentrée 2020… mais il y a eu la pandémie, et tout s’est arrêté alors que j’avais déjà mis en boîte tous les instruments. Finalement, ça a été une bonne chose, malgré la frustration, car pendant le lockdown, nous avons enregistré, avec Sonia et Julien, notre live “confiné” au Marg’Sound studio de Florent Morel (Seine-et-Marne). Et quand j’ai parlé de l’album à Florent, il m’a proposé d’enregistrer les voix et de refaire toutes les guitares dans son studio : le travail a été énorme, mais la qualité s’en est évidemment grandement ressentie, et la production est bien meilleure qu’elle ne l’aurait été si j’avais travaillé seul, et que l’album était sorti comme prévu. C’est donc très positif !

Quels sont les principaux intervenants ?

L’intervenant principal est Florent, l’ingénieur du son, dont je viens de parler. Il a brillamment réussi à produire ce que j’essayais de faire depuis des années, sans jamais être complètement satisfait : équilibrer les instruments acoustiques issus des Musiques du monde (charango, saz, mandoline, domra, cajón…) avec les guitares et les claviers, sans perdre en route la puissance rock de l’ensemble. C’est quelqu’un de très professionnel mais aussi de très cool, donc c’est vraiment facile de travailler avec lui. C’est une très bonne collaboration, que nous espérons reproduire sur le prochain album (qui est déjà écrit !).

Il y a également Ricardo Da Silva, avec qui j’ai beaucoup joué et fait des concerts les années passées, qui intervient à la guitare sur “Osijek” et donne un côté très rock et très sombre au titre. Je conseille à tous les curieux son prochain solo “In Your I”, du Metal instrumental marqué par le thrash, le death et le black, mais toujours très mélodique.

Les choeurs sont assurés par Sonia (ma compagne), que ceux qui me suivent connaissent bien puisqu’elle est présente sur beaucoup de mes travaux. Nos voix se marient merveilleusement bien et la sienne, très aérienne, apporte un contraste avec le côté un peu “dur” et vindicatif de mon phrasé. 

Enfin, il faut citer Antonin Smirr, bassiste du groupe funk-rock Lytalk (dans lequel Florent est guitariste), et qui a amené “Medialuna” et “La noche se achaplina” à un autre niveau ! J’aurais bien aimé inviter Julien Waghon, avec qui j’ai pas mal joué en live ces dernières années, et qui est un excellent musicien qui comprend parfaitement ma musique, mais j’avais déjà enregistré moi-même la plupart des parties de basse, et c’était compliqué de tout refaire là aussi. Une prochaine fois, j’espère !

Pourrais-tu nous décrire la pochette ?

Bruno Karnel

C’est vraiment une question intéressante car le titre de l’album est parti d’une photo que j’avais prise lors d’un voyage en Equateur en 2017 : le panneau d’indication d’un lieu-dit complètement improbable, “Las Ilusiones”, dans une colline perdue à la limite de la forêt amazonienne. Je me suis dit que c’était un bon titre. J’ai envoyé la photo au graphiste, Majd Ali, avec un lien de préécoute de l’album et la traduction anglaise des paroles (Majd est suédois). Lui a tout de suite perçu un aspect brumeux (voire neigeux), et une ambiance de solitude. Cela a donc donné cette pochette, dans laquelle je vois un personnage seul sur une montagne, contemplant une forêt et, comme en miroir, une ville fantôme, ireélle, sortie d’on ne sait au-dessus de lui. Bien que la musique soit plus rock ou pop que prog, cette pochette devrait séduire les amateurs de rock progressif, avec ce côté “monde irréel”. Il y a également un aspect très scandinave, je trouve, qui n’est pas pour ma déplaire puisque la plupart de mes groupes et artistes favoris sont suédois ou norvégiens !

Comment s’est déroulé l’enregistrement ?

Comme je le fais d’habitude, j’avais préparé toutes les demos dans mon petit studio personnel : programmations de batterie, basse, claviers, guitares et instruments acoustiques, puis voix. Au fur et à mesure des années, j’ai appris à gérer les prises de son, avec un matériel qui n’est peut-être pas au dernier cri, mais qui reste décent. Cela dit, enregistrer les voix, c’est vraiment compliqué. C’est pour ça que j’ai voulu le faire en studio. Et quand Florent, au moment du mixage, m’a suggéré de réenregistrer toutes les guitares (électriques et acoustiques) avec son matériel, je n’ai pas hésité longtemps ! D’autant que je connaissais bien la plupart des parties et que je n’ai pas eu beaucoup de choses à réapprendre, vu que pendant le confinement, j’avais filmé en “Facebook live” la plupart de ces nouveaux titres, pour continuer à proposer de la nouveauté et garder le contact avec les gens.

Florent et moi nous complétons bien : je suis très perfectionniste, jusqu’à l’excès (voire à l’irrationnel !), et je suis capable de refaire la même prise des dizaines de fois, ce qui objectivement ne sert pas à grand chose, mais que veux-tu. En studio, le temps est évidemment plus compté que quand on travaille chez soi, et Florent a une approche beaucoup plus “rock” et spontanée que moi : il m’a donc poussé à laisser quelques imperfections, pour garder un côté plus vivant et chaleureux. En réalité, je pense que ça a carrément tiré l’ensemble vers le haut. 

En tout cas, cela a été salvateur car, pendant le confinement, une des rares choses qui était autorisée était d’aller enregistrer de la musique en studio. J’ai donc pu échapper à l’enfermement pour aller faire des choses artistiques, ce qui est une grande chance !

Pourrais-tu nous raconter une anecdote ?

C’est à propos de “Icnocuicatl”, la reprise de Lila Downs en bonus. J’ai travaillé sur le titre sans me préoccuper des questions de droit, en me disant qu’au pire il n’apparaîtrait que sur le CD, mais presque au dernier moment, j’ai osé contacter le compositeur, Paul Cohen, qui est un musicien que j’admire énormément, en me disant “pff, de toute façon il ne me répondra jamais”. Tout faux ! Il m’a répondu par retour de mail en me disant qu’il n’y avait aucun problème et que, si possible, il aimerait écouter le titre une fois l’album sorti ! Je ne sais pas encore ce qu’il en pense au moment de cette interview, mais en tout cas il est prévenu qu’il s’agit d’une version “rock” !

Quel est ton objectif avec ce nouvel album ?

Mon objectif est de toucher un public plus large. On m’a souvent fait remarquer, et je l’assume complètement d’ailleurs, que ma musique était très difficile à catégoriser, trop ou pas assez rock, trop ou pas assez folk, trop ou pas assez prog… Avec cet album, j’ai essayé de proposer quelque chose de plus concis, avec des morceaux plus courts, plus accessibles, plus faciles à appréhender par des gens qui ne recherchent pas forcément des choses “expérimentales”. Le single “Medialuna” a d’ailleurs séduit des gens bien plus jeunes que mes auditeurs habituels, et ça j’ai trouvé ça cool. Mais c’est quand même un album très varié, avec beaucoup d’ambiances différentes. J’espère que vous l’aimerez !